Browse By

Reconversion professionnelle : “J’ai envie d’une autre vie”

“Qu’est-ce que je fais là ? Pourquoi je supporte tout ça ? Mon travail est débile, il ne m’apporte aucun plaisir. Ça n’a rien à voir avec qui je suis. Je ne m’appartiens plus… Tout le monde me dit : “Waouh ! Tu as un super poste !” S’ils savaient… Et si je faisais autre chose ? Mon rêve, ce serait… “

Qui n’a jamais ruminé ce genre de pensées, en fantasmant d’écrire un mail de démission ? Après être retournées sur les bancs de l’école ou bénéficié d’un congé formation, beaucoup sont déjà passées à l’acte et se sont reconverties. Ainsi, Alexandra Lorin-Guinard, ex-cheffe adjointe de cabinet de Nathalie Kosciusko-Morizet, alors secrétaire d’État à l’Écologie qu’elle a ensuite suivie à la mairie de Longjumeau, vient d’ouvrir son hôtel-restaurant-spa, les Jardins de Coppélia, près de Honfleur. 

“Je ne supportais plus la vie à Paris. J’ai eu le déclic alors que nous étions en vacances dans un hôtel de charme. Et si je me lançais, moi aussi ? Le secteur du tourisme m’a toujours attirée”, Marie Benoliel, l’intruse qui s’est faufilée sans l’accord de personne au milieu des mannequins lors du final du dernier défilé Chanel printemps-été 2020, le 1er octobre dernier, préparait l’ENA. Elle s’est découvert une vocation d’humoriste dans un cours de théâtre qu’on lui avait offert et est devenue Marie s’infiltre, youtubeuse. Comme elles, elles sont de plus en plus nombreuses.

 Beaucoup de 30-40 ans souffrent parce qu’on est passé à une logique de carrière et de statut, au détriment des métiers de base

La vidéo du jour :

Qu’est-ce qui décide une femme qui a un poste stable, correctement rémunéré, voire prestigieux, à tout arrêter pour un nouveau métier ? “Il y a toujours une prise de conscience plus ou moins douce que ça ne peut plus durer, constate Laurence Vély, fondatrice des Déviations1, un média en ligne qui collecte des histoires de changement de vie. Il y a en particulier un ras-le-bol des anciennes bonnes élèves, ces trentenaires qui ont coché toutes les cases, qui ont fait des prépas et des écoles de commerce pour faire plaisir à leurs parents. Elles se retrouvent dans le commercial, la communication, le marketing, le digital, le luxe à marketer, à vendre des produits ou des services inutiles, qui heurtent leurs valeurs ou leur conscience écologique et/ou sociale.” 

Lire aussi :

Changer de vie : et si on osait tout plaquer ?

Le sentiment de ne rien avoir en retour

À entendre et lire les créatrices d’autres sites consacrés aux reconversions – Les paum.ées, Pose ta dem’, Wake up, etc. –, et souvent reconverties elles-mêmes, la quête de sens se hisse en tête des motivations qui poussent à changer de métier. Que cache cette expression un peu vague ? En mars 2018, l’anthropologue américain David Graeber2 a donné une grande conférence au Collège de France sur les “bullshit jobs”, en français “emplois à la con”. L’expression désigne selon lui des emplois jugés inutiles, superflus, voire néfastes, dont le salarié a du mal à comprendre le sens et qui n’apportent aucune satisfaction personnelle. Ils représenteraient 50% des emplois dans le tertiaire, secteur où près de 88% des femmes travaillent…

D’après une étude Kantar TNS3, près d’un Français sur cinq (18%) a le sentiment d’occuper un “bullshit job”. Et pour 20% des sondés, le salut passe par le changement radical de métier (ou la création d’entreprise à 23%).

Alors qui sont celles qui passent à l’acte pour enfin s’épanouir ailleurs ? “Ce sont souvent des déçues de la gestion des carrières dans leur entreprise, remarque Florence Meyer, coach en transition professionnelle4. J’accompagne de plus en plus de trentenaires qui constatent qu’elles sont écartées du chemin qui mène aux postes de direction et qui se disent : “J’ai tout donné pour cette entreprise, je n’ai rien en retour.” Tout ça pour un travail qu’elles n’aiment pas vraiment. Les 40-45 ans, quant à elles, se demandent : “Qu’est-ce que je veux faire de la seconde moitié de ma vie professionnelle ?””

“Beaucoup de 30-40 ans souffrent parce qu’on est passé à une logique de carrière et de statut (devenir N+1, N+2, directrice…), au détriment des métiers de base”, constate Anaïs Raoux, ex-experte en audit financier qui n’a pas hésité à démissionner d’un métier qui ne lui correspondait pas. Elle a créé Wake up, une école de développement personnel pour aider ces actifs qui rêvent de se réinventer à mieux connaître leurs talents. “Vous entrez dans une entreprise pour faire votre métier et vous vous retrouvez à passer 80% de votre temps à planifier, coordonner, contrôler. Un décalage douloureux se crée entre la réalité du travail et la personnalité profonde. D’où l’engouement pour des métiers manuels, utiles, authentiques, le service aux autres, comme ébéniste, fromagère ou sage-femme après une première vie dans la finance ou les assurances.”   

Envisager toutes les pistes

Fuir l’open space, mais à quel prix ? La désapprobation de l’entourage (“Tu es folle, il fait froid dehors”), les conséquences d’une sortie de route professionnelle (fonte des économies, crédits…) en font sans doute reculer plus d’une. La preuve, les Français ne seraient que 28 % à être prêts à renoncer à la sécurité de l’emploi pour changer de métier, et un quart à accepter des conditions de travail moins favorables comme une diminution de salaire5. La quête de sens a ses limites. Par ailleurs, faute d’information ou de motivation, les actifs ne se précipitent pas pour acquérir de nouvelles compétences : environ 1% seulement des salariés du privé utilisent leur compte personnel de formation6.

Alors avant de poser sa démission, peut-être vaudrait-il mieux explorer toutes les pistes de reconversion en interne ? “Se poser les bonnes questions fait partie de nos premières séances, approuve Florence Meyer. Y a-t-il un projet stimulant que je peux rejoindre ? Partir à l’étranger pour mon entreprise ? etc. J’ai ainsi conseillé plusieurs personnes qui sont restées au sein de leur entreprise parce qu’elles ont trouvé un nouvel intérêt à leur travail en changeant de poste.” Une autre façon de changer de vie. 

Lire aussi :

  • L’intraprenariat : donner des ailes aux talents cachés des entreprises
  • Avoir un projet : trois alternatives pour se lancer sans démissionner

Perpétuer la tradition 

Yasmine Menacer, 38 ans, est maître boulangère et responsable du laboratoire Ateliers Meunier, ex-coach sportive

“Excellente élève, je me voyais bien océanographe ou fusilier marin. Mais à l’époque, les commandos d’élite étaient fermés aux femmes. Donc après mon bac S, je me suis orientée vers un DEUG de biologie. Mais la fac, ça ne m’a pas plu, ce n’était pas assez cadré pour moi. Puis après avoir tenté archi, ayant toujours été très sportive, je suis finalement devenue coach dans des salles de fitness. J’ai même été championne de France.

À l’époque, j’habitais à côté de l’une des meilleures boulangeries de Paris, Gana, dans le XXe . Et je revoyais ma grand-mère pétrir la pâte à pain et peu après nous donner un délicieux pain chaud. Juste avec de la farine et de l’eau. Une magicienne. J’ai eu envie de perpétuer cette tradition. Un jour, en achetant mon pain, intimidée, j’ai demandé si je pouvais parler au patron. Jean Ganachaud a accepté de me prendre en stage. Mon métier de coach sportive était derrière moi. Puis j’ai travaillé pour de grandes maisons : Kayser, Cyril Lignac. Avec mon frère, j’ai ouvert ma boulangerie et j’ai été classée parmi les dix premières meilleures baguettes de Paris. Je suis retournée à l’école pendant six mois, à l’Institut national de boulangerie à Rouen, pour décrocher le diplôme le plus haut du métier. 30% de réussite seulement en moyenne. Je suis arrivée major de promotion.

En février 2018, j’ai tenté le concours de Meilleur ouvrier de France (Mof). Un nouveau défi. Mais la dernière journée, je me suis coupé trois doigts : sept points de suture. Je recommencerai.

Au début, ma mère, ne me comprenait pas : “Passer un CAP de boulangerie après un bac scientifique ? Avec les facilités que tu as ? Quelle régression…” Grâce à mon parcours atypique, je ne suis pas partie de zéro en boulangerie. J’ose les mélanges. Je me sens d’autant plus à ma place ici que toutes les femmes de la direction avaient un autre métier avant de devenir boulangères. La créatrice des Ateliers Meunier, Caroline Le Merer, est une ancienne décoratrice d’intérieur. Anaïs Akakpo, qui supervise nos dix boutiques, vient de la finance. Nos anciens métiers concourent à notre excellence.”

Aller au bureau la boule au ventre

Ex-avocate, Cécile Pétureau, 31 ans, est devenue naturopathe 

“J’ai fait du droit parce que je ne savais pas quoi faire d’autre. Après la fac, j’ai été recrutée dans un cabinet d’avocats qui représentait les employeurs. Tout en montant des plans de restructuration, j’ai fini par ressentir plus de stress dû aux contraintes, à la pression du métier, que de plaisir à faire mon travail qui consistait à rester à mon bureau à faire des recherches sur les diverses interprétations d’un article de loi. Et même si j’étais bien intégrée dans notre équipe, j’étais en manque de contacts.

Au bout d’un an, j’allais au bureau la boule au ventre et j’étais fatiguée parce que je ne dormais plus assez la nuit. Être mal dans son travail pompe beaucoup d’énergie.

Un matin, je me suis levée et je me suis dit qu’il fallait qu’enfin, je m’écoute. J’ai décidé de démissionner. Mais pour faire quoi ? J’avais toujours eu envie d’être… serveuse dans un restaurant. C’est dur mais sympa, on est entouré de plein de gens qui ne demandent qu’à passer un bon moment. J’ai trouvé un travail de serveuse, mais cette fois, la stimulation intellectuelle m’a manqué. Pendant plusieurs mois, j’ai rencontré des restaurateurs et des gérants de cafés pour m’informer, dans l’idée d’ouvrir un bar à vin ou un restaurant. 

Puis je me suis aperçue que, finalement, je n’étais pas assez motivée. Mais j’étais toujours intéressée par tout ce qui touche à l’alimentation – mon fil rouge –, et en particulier la diététique. C’est pourquoi, à cette époque, je me suis inscrite dans un atelier de naturopathie, par curiosité. Ce qui m’a plu dans cette approche, c’est le bon sens : le naturopathe se base sur le fonctionnement du corps pour en tirer de grandes règles de prévention, des conseils d’hygiène de vie, pour maintenir ou rétablir la santé par des moyens naturels, plantes, huiles essentielles. Je me suis lancée dans une formation intensive sur un an. J’ai été diplômée en décembre 2017 et je me suis installée un mois après.

Je ne suis pas médecin, même si ma pratique est complémentaire. Depuis que j’exerce, je vois beaucoup d’actifs dans l’état où j’étais avant d’arrêter. Je me félicite d’avoir démissionné avant la dépression.” 

Lire aussi :

Êtes-vous en déni de burn-out ?

Être en phase avec ses convictions

Ophélie Damblé, 30 ans, est autoentrepreneuse en agriculture urbaine, ex-responsable digitale

“Je viens d’Ardèche, où mes parents étaient professeurs. À 9 ans, je voulais être comédienne. Adolescente, j’étais écolo mais j’aimais aussi les concerts dans les cafés. L’offre culturelle locale étant limitée, je suis venue à Paris. J’ai travaillé pour un label de musique, créé un webzine, Retard magazine, avant d’être embauchée dans une agence de publicité où j’étais chargée du digital et correctement payée. Engagée politiquement, mon militantisme est né quand des amis sont devenus vegan et cela m’a interrogée. Cela a été un cheminement. J’ai vite été en dissonance cognitive, avec le sentiment de ne jamais en faire assez.

Puis une rupture amoureuse m’a plongée dans une crise affective et existentielle. J’ai ressenti le besoin de revenir à l’essentiel. J’ai obtenu une rupture conventionnelle et décroché une formation en maraîchage bio, 2 200 €, payée via Pôle emploi.

En mai 2017, je suis partie deux mois et demi dans une ferme en Sologne. J’ai appris la théorie, comment faire pousser une tomate et la pratique sur mon lopin de terre. En travaillant la terre, j’ai retrouvé mon enfance. Avec les semis, j’ai vu, émerveillée, les graines pousser. J’ai fait du woofing (aider un exploitant agricole en échange d’un toit) chez des maraîchers en France mais la ville me manquait. Mon défi a été d’y apporter la nature.

Grâce à la Green guerilla (mouvement de réappropriation d’espaces délaissés au profit d’une émergence végétale), pas besoin de permis de végétaliser, on va dans les cités, les friches, les milieux hostiles abandonnés par les pouvoirs publics. On recrée du vivant. Avec ophelietamerenature, je suis devenue autoentrepreneuse, je crée des contenus, des vidéos de vulgarisation, des ateliers, de la BD*. J’en vis et je n’ai jamais été aussi en phase avec mes convictions. Je partage des actions positives et des solutions sur l’agriculture en ville. Le jardinage, c’est politique, c’est de la résistance, le paysage n’est pas conçu par et pour les femmes. Il faut y prendre sa place. Je me sens désormais plus ancrée et dans ma vie de tous les jours, je dis non plus facilement, cela me rend puissante.”

* Green guerilla, (éd. Steinkis).

Arrêter de dire : “un jour peut-être”

Laura7 , 52 ans, en 3e année de formation en restauration d’art

“Petite fille, j’aimais dessiner, mais en bonne élève, j’ai passé un DESS à Dauphine. Le contrôle de gestion est un métier ingrat, mais on peut l’exercer dans des secteurs intéressants. J’ai travaillé dans l’humanitaire avec MSF, puis j’ai choisi l’édition avant de travailler pour le groupe Bayard Presse. Avec toujours, au fond de moi, cette petite voix : “Je ne ferais pas ça toute ma vie.” Le déclic, c’est quand mon CDI était incertain à Bayard. Du coup, j’ai fait un bilan de compétences. Je suis finalement passée en CDI avec un gros poste, mais l’idée d’être à mon compte dans un domaine artisanal avait germé.

Et mes 50 ans approchant, j’ai pensé : “Il faut arrêter de dire : un jour.” Le samedi, j’ai repris des cours de dessin et de technique de la copie en peinture tout en suivant des cours du soir en histoire de l’art au Louvre. Je devais arriver très tôt au bureau, mais je me sentais bien. Mon projet s’est affiné, je me suis jetée à l’eau.

La formation en restauration d’art sur trois ans coûte 20 000 €, j’ai obtenu un financement via le congé individuel de formation (CIF). La première année, j’ai dû jongler avec les horaires de bureau trois jours par semaine, les deux années suivantes, je suis passée à mi-temps. Dans l’atelier de l’école de restauration, notre petite promotion se compose de douze élèves de 20 à 60 ans. J’ai évidemment un peu peur, on ne vit pas bien de ce métier. Mais c’est plus facile aujourd’hui qu’à 35 ans, mes trois enfants sont sur des rails, et mon mari me soutient. À 50 ans, c’est maintenant ou jamais. Je fais ce que j’aime, je construis ce que je veux. Je fais aussi des stages dans les ateliers pendant mes vacances. Ce métier manuel, mélange de connaissances scientifiques et artistiques avec du savoir-faire, m’amuse beaucoup.

Dans un an, je quitte Bayard et je me lance à mon compte, sinon je n’en vivrai jamais. Je redonne du sens à ma vie tout en étant autonome, je ne joue pas la sécurité mais c’est un choix personnel et familial. Mes enfants disent qu’ils adorent ma crise de la cinquantaine.”

1. lesdeviations.fr 2. Auteur de Bullshit jobs, éd. Les liens qui libèrent. 3. Kantar TNS pour Randstad, avril 2019. 4. Auteure de Je réussis ma transition professionnelle, éd Diateino. 5. Source Insee. 6. Étude de la Dares (ministère du Travail), 2016. 7. Le prénom a été changé. 

Source

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *