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Innover pour mieux former

Pas plus que l’éducation, la formation ne peut stagner dans un modèle hérité du siècle passé. Parce qu’il faut former tout au long de la vie, plus souvent et plus vite, un nombre toujours croissant d’individus, les acteurs ne cessent de chercher de nouvelles solutions. Voyage en innovation.

Si la stabilité fait bon ménage avec la tradition, les périodes de crise sont propices à l’accélération de l’innovation. L’enjeu ? Trouver des solutions nouvelles à des problèmes, inédits ou rémanents. Très souvent, l’innovation s’appuie sur des inventions techniques. Dans le champ de l’éducation et de la formation, et dans un passé récent, l’essor de l’informatique, le développement d’internet et des TIC – les technologies de l’information et de la communication –, si longtemps précédées d’un N qui soulignait une nouveauté durable, probablement corrélée à la difficulté de trouver les usages correspondants –, ont ainsi porté le passage de l’enseignement par correspondance à la formation à distance.

Où je veux et quand je veux

Les années 90 ont vu la télévision et la vidéo Betamax/VHS balayées par l’irruption du e-learning triomphant, qui promettait juste-à-temps et réduction des coûts dans l’enthousiasme d’une formule raccord avec le mantra de l’époque : où-je-veux-et-quand-je-veux ! Les années 2000 ont apporté leur lot de corrections et amorcé le grand retour du souci pédagogique, aujourd’hui sur toutes les lèvres. Dans l’intervalle, l’innovation aura parfois pris les atours d’une modernisation d’un concept éprouvé, à l’instar du ludo-pédagogique remarketé en serious game, et parfois tenté d’explorer franchement de nouvelles pistes. À l’instar de l’univers virtuel 2nd Life, assez vite terrassé par sa propre complexité. Ce qui consacre et pérennise l’innovation, c’est aussi la transformation d’une invention, de nouveaux usages ou de l’assemblage de solutions, en un modèle économique. En dépit d’un succès public jamais démenti à ce jour, les Mooc sont ainsi toujours sur la sellette, avec des coûts de production davantage financés par les budgets communication que par les inscriptions.

Multimodalité

En 2020, aucune solution ne forme dispositif à elle seule, aucun outil sans usage ne perdure, tout est affaire de dosage : la voie est grande ouverte à la multimodalité. Pour Rémy Challe, directeur général d’EdTech France, c’est d’ailleurs “sans hésitation la fin de l’opposition présentiel-distanciel” qui caractérise l’innovation principale à venir : “L’apprenant ne devrait plus avoir à choisir entre ces deux modalités de formation, qui proposent des expériences d’apprentissage variées et résolument complémentaires. La formation sera donc hybride et multimodale, ou ne sera pas !”

« L’innovation principale ? La fin de l’opposition présentiel-distanciel. »

Les notions mêmes de présentiel et de distanciel sont par ailleurs rebattues avec l’essor de la mobilité, largement soutenu par la généralisation du smartphone. Lequel s’est, pour Rémy Challe, “révélé un excellent outil d’apprentissage : il n’est plus celui qui distrait  l’apprenant pendant des temps de formation, il est au contraire celui qui l’engage, décloisonne le temps et l’espace, fait de l’apprentissage un acte du quotidien et de chaque instant”.

Individualité apprenante

Photo de Catherine Mougin, présidente de 3E Innovation

Catherine Mougin, présidente de 3E Innovation

Auteur d’une thèse sur trente ans d’innovation en formation (lire), Catherine Mougin, docteure en sciences de l’éducation et présidente de l’agence digitale 3E Innovation, souligne d’emblée les retombées d’un double confinement : “Tout le monde a bien conscience de l’intérêt et de l’utilité de la formation à distance.” Mais ce qui retient le plus son attention est “l’accélération de l’adaptation des dispositifs à l’individualité apprenante”.

Si la place de la technologie sera, selon elle, croissante, tout ne sera pas pour autant 100 % distanciel et la multimodalité placera le métier d’ingénieur pédagogique en première ligne. L’innovation ne sera pas de rupture, mais plutôt incrémentale – accroissement cumulatif de valeur –, “avec des technologies de plus en plus puissantes, comme la réalité virtuelle et la réalité augmentée”.

Accompagnement

Dans le cadre d’environnements de plus en plus apprenants, l’avenir s’écrira en “transmédia” : “Un petit bout en présentiel, un autre à distance, le troisième avec un bouquin et un autre en se baladant dans la rue.” Voici huit ans déjà, Catherine Mougin raconte avoir répondu à Philippe Carré – professeur des universités en sciences de l’éducation – que l’on apprendra de tout et de rien, avec n’importe quel objet, en “flashant” notre environnement. Elle le relève, avec des apprentissages de plus en plus informels, le rôle du formateur mute toujours plus vers la facilitation et l’accompagnement. Une analyse partagée par le président du Fffod, Jacques Bahry, qui souligne l’autonomie croissante des apprenants, de moins en moins dociles et de plus en plus friands d’autoformation, sous condition d’accompagnement. Cette évolution est également pointée par Gilles Macchia, ex-directeur recherche-développement de l’ESBanque, reconverti en consultant nouvelles technologies de formation. Il estime que le concept de formation professionnelle continue est “dépassé” et plaide pour “l’accompagnement au développement continu de compétences”.

3 QUESTIONS À
Jacques Bahry,
président du Forum des acteurs de la formation digitale (Fffod)

« Le plus intéressant, c’est l’ingénierie de l’hybridation »

Quelle est l’innovation la plus marquante de ces dernières années ?

Photo de Jacques Bahry, président du Forum des acteurs de la formation digitale

Jacques Bahry, président du Forum des acteurs de la formation digitale

Tout ce qui tourne autour de l’ingénierie de l’hybridation : plus encore que le dernier outil de réalité augmentée ou la dernière plateforme LMS, la grande vertu du numérique est de permettre de repenser la pédagogie. Il ne s’agit pas de « digitaliser » la formation, mais de la reconcevoir en s’appuyant sur les technologies actuelles, à partir d’objectifs pédagogiques, d’un profil d’apprenant, d’une durée, de moyens techniques, etc. Si on veut un bon niveau de qualité, on ne peut pas faire l’économie de ce travail de reconception : prendre un cours et le mettre en ligne, cela économise des frais postaux mais ce n’est pas de la formation à distance.

Est-ce que l’hybridation entraîne l’innovation organisationnelle ?
Plus que ça, c’est presque philosophique, c’est la jonction travail-formation qui a été extraordinairement modifiée ces quarante dernières années. La loi de 1971 a consacré une concurrence des temps de travail et de formation qui a créé une opposition : mélanger, c’était escroquer l’un ou l’autre… Puis est arrivé l’alternance, les formations-action, les formations-chantier du BTP et, plus récemment, l’Afest qui est un excellent exemple d’aboutissement, pour l’instant, d’un lien retrouvé entre travail et formation.

Quelle est la principale difficulté des nouveaux entrants ?
La réponse est assez simple : ce sont des débutants. Le plus important est ce qu’il va rester de tout ça : un usage de la formation à distance, en synergie avec le travail à distance. Le télétravail massif modifie la donne. L’activité à distance devient normale. Ce n’est pas un petit moment d’exception parce que l’on dispose du dernier gadget : communiquer, travailler et apprendre à distance devient normal.

Intelligence artificielle

Photo de Gilles Macchia, consultant nouvelles technologies de formation

Gilles Macchia, consultant nouvelles technologies de formation

Reste à savoir si cette médiation sera encore longtemps l’apanage exclusif des humains. Pour Gilles Macchia, c’est du côté de l’intelligence artificielle qu’il faut rechercher la prochaine innovation. “L’IA envahit toutes les activités professionnelles, il n’y a pas de raison que la formation professionnelle ne soit pas impactée”, professe-t-il. Si l’IA est aujourd’hui plutôt utilisée en marketing pour orienter les choix des apprenants, il se dit convaincu que l’on peut aller plus loin. Ce sont, par exemple, les chatbots (robots conversationnels) qui commencent à être utilisés pour accompagner l’apprenant dans ses apprentissages, comme le montre le projet Erasmus Mister Winston Chatbot, pour l’apprentissage de l’anglais, ou le projet Tutorbot, dans la formation professionnelle.

De nouveaux horizons

D’après ses recherches, le potentiel de l’IA pour le développement des cours en ligne est véritablement de nature à ouvrir de nouveaux horizons. « Les neurosciences ont montré l’intérêt de l’adaptative learning, qui autorise des apports différenciés en fonction du sujet, mais aussi du niveau, de l’état de fatigue de l’apprenant ou, encore, de l’environnement », explique-t-il. Problème, si des modules e-learning appuyés sur des bases de connaissances permettent de prédéfinir différents scénarios, tout demeure préparé à l’avance et distribué dans des systèmes fermés. “Avec l’IA, prédit Gilles Macchia, on pourra aller au bout de la notion d’adaptative learning et générer en instantané des contenus évolutifs et adaptés au contexte de l’apprenant, à son profil et à son équipement. »

D’où viendra l’innovation ?

Si l’innovation ne s’annonce pas toujours, elle est aussi parfois réclamée de longue date par les experts et observateurs. Exemple avec Jacques Attali, le 29 octobre 2008 à l’Unesco, lors des  »Entretiens du XXIe siècle », qui s’emportait contre la stagnation des méthodes pédagogiques : “L’introduction des technologies ne fait que continuer les méthodes traditionnelles, le progrès est nul, il faut toujours 2000 heures pour apprendre une langue. Nous ne connaissons rien du fonctionnement du cerveau.” n° 734, du 16 novembre 2008. !

« Nous ne connaissons rien du fonctionnement du cerveau. »

Douze ans plus tard, le souhait de Jacques Bahry résonne en écho : “On ne sait toujours pas ce qui se passe entre le moment où l’on ne sait pas et celui où l’on a appris. Mais si on se projette à dix ans, je suis persuadé que c’est du côté des sciences cognitives et des neurosciences, qui n’ont pour l’instant pas encore débouché sur des choses concrètes pour l’éducation et la formation, que l’on verra poindre des innovations. Beaucoup plus que du côté de l’informatique et des technologies…”

 

Pédagogique en première ligne. L’innovation ne sera pas de rupture, mais plutôt incrémentale – accroissement cumulatif de valeur –, “avec des technologies de plus en plus puissantes, comme la réalité virtuelle et la réalité augmentée”.

Accompagnement

Dans le cadre d’environnements de plus en plus apprenants, l’avenir s’écrira en “transmédia” : “Un petit bout en présentiel, un autre à distance, le troisième avec un bouquin et un autre en se baladant dans la rue.” Voici huit ans déjà, Catherine Mougin raconte avoir répondu à Philippe Carré – professeur des universités en sciences de l’éducation – que l’on apprendra de tout et de rien, avec n’importe quel objet, en “flashant” notre environnement. Elle le relève, avec des apprentissages de plus en plus informels, le rôle du formateur mute toujours plus vers la facilitation et l’accompagnement.

 



Article initialement publié dans le n° 1000 d’Inffo Formation, rubrique À la une

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